Le non-paiement de la pension alimentaire : recours et procédures

9.2.2026
Justine Ognibène
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Le non-paiement de la pension alimentaire : recours et procédures

La pension alimentaire est souvent au cœur des tensions entre parents séparés. Pourtant, juridiquement, il s’agit d’une obligation légale impérative, tournée vers un seul objectif : la protection de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Lorsqu’un parent ne paie pas, le parent créancier dispose d’un arsenal de recours civils et pénaux pour obtenir le paiement des sommes dues et sécuriser l’avenir de l’enfant.

1. Le fondement de la pension alimentaire : une obligation impérative

La pension alimentaire est une obligation légale incontournable, imposée aux parents pour contribuer à l’entretien et à l’éducation de leurs enfants. Elle est fixée en proportion :

  • des besoins de l’enfant ;
  • et de la fortune (revenus et patrimoine) du parent débiteur.

L’absence de paiement ne peut pas être justifiée par de simples difficultés financières. Seule une impossibilité absolue de payer, et dûment prouvée, peut être admise.

Concrètement, cela signifie qu’un parent ne peut pas décider unilatéralement d’arrêter de payer parce qu’il a plus de charges, un crédit, ou une baisse de revenus. En cas de changement de situation, il doit saisir le juge pour demander une révision de la pension, mais il ne peut pas simplement cesser de payer.

Le non-paiement expose le parent défaillant :

  • à des recours civils (recouvrement forcé) ;
  • et à des sanctions pénales (poursuites correctionnelles pour abandon de famille).

2. Le titre exécutoire : point de départ de toute procédure

Pour engager un recouvrement de pension alimentaire impayée, il est indispensable de disposer d’un titre exécutoire. C’est un document reconnu par la loi qui autorise l’exécution forcée.

En matière de pension alimentaire, il peut s’agir notamment :

  • d’un jugement du Juge aux Affaires Familiales (ordonnance de mesures provisoires, ordonnance de non-conciliation, jugement de divorce) ;
  • d’une convention homologuée par le juge (accord amiable) ;
  • d’une convention de divorce par consentement mutuel ;
  • d’un acte authentique notarié portant clause d’aliments ;
  • d’une convention contresignée par avocats revêtue de la formule exécutoire.

Un jugement fixant une pension alimentaire constitue un titre exécutoire dès lors qu’elle met clairement une somme déterminable à la charge d’une partie.

3. Les procédures de recouvrement civil

Le parent créancier dispose de plusieurs outils permettant de contraindre le débiteur au paiement sans attendre une condamnation pénale.

3.1. L’intermédiation financière des pensions alimentaires (IFPA)

Depuis le 1er janvier 2023, le versement de toute pension alimentaire fixée en numéraire est, en principe, organisé par l’intermédiaire de l’Organisme Débiteur de Prestations Familiales (ODPF), c’est-à-dire :

  • la Caisse d’Allocations Familiales (CAF),
  • ou la Mutualité Sociale Agricole (MSA).

Fonctionnement :

  • le parent débiteur verse la pension à l’ODPF ;
  • l’ODPF la transmet au parent créancier.

Cette intermédiation présente plusieurs avantages :

  • Traçabilité complète : les paiements sont enregistrés de manière objective, ce qui évite les conflits du type « je t’ai payé » / « tu ne m’as rien versé » ;
  • Gestion des impayés : l’ODPF suit automatiquement les versements et peut intervenir en cas de non-paiement ;
  • Protection anonyme : le parent créancier n’a plus besoin de communiquer ses coordonnées bancaires au parent débiteur ;
  • Coordination avec l’ARIPA : pour le recouvrement des arriérés.

Les exceptions à l’intermédiation sont limitées : elle peut être écartée seulement si :

  • les deux parents sont expressément d’accord ;
  • et si le juge estime la situation compatible avec ce retrait.

En revanche, si l’une des parties invoque une plainte ou une condamnation pour menaces ou violences, l’intermédiation est obligatoire, sans exception. C’est une protection importante pour les victimes de violences conjugales.

L’ODPF peut aussi intervenir pour recouvrer les arriérés de pension remontant jusqu’à 24 mois avant la mise en place officielle de l’intermédiation.

Exemple : une mère saisit la CAF en 2025 pour une pension fixée en 2023 mais jamais payée. L’ODPF peut remonter jusqu’à deux ans en arrière pour recouvrer les sommes dues.

3.2. La procédure de paiement direct

La procédure de paiement direct permet au parent créancier (ou à l’ODPF) de demander à un commissaire de justice de se faire payer directement par les tiers qui versent des revenus au débiteur :

  • employeur,
  • caisse de retraite,
  • banque,
  • France Travail,
  • organismes d’assurance sociale, etc.

Cette procédure permet de recouvrer :

  • les arriérés des six derniers mois ;
  • et les échéances futures.

Elle est particulièrement efficace, car elle contourne la mauvaise volonté du débiteur : ce n’est plus lui qui décide de payer ou non, c’est le tiers (employeur, caisse, etc.) qui est tenu de prélever et de verser la pension.

Point très important : le débiteur ne peut pas obtenir de délai de paiement sur le fondement de l’article 1343-5 du Code civil, car cette disposition est exclue pour les dettes d’aliments. Le juge ne peut donc pas lui accorder de délai en invoquant sa précarité financière.

3.3. Saisie sur salaires (saisie des rémunérations)

Une saisie des rémunérations peut être mise en place auprès de l’employeur du débiteur.

Spécificité des créances alimentaires : les seuils de saisissabilité sont beaucoup plus élevés que pour les autres dettes civiles. Une part importante du salaire peut être saisie afin d’assurer le paiement de la pension.

Cette procédure est mise en œuvre par le greffe du tribunal judiciaire.

Exemple : un parent débiteur perçoit 2 000 € par mois. Dans le cadre d’une saisie pour pension alimentaire, une fraction significative de cette somme peut être prélevée directement pour payer la pension et les arriérés.

3.4. Saisie-attribution

Le commissaire de justice peut également saisir les sommes présentes sur un compte bancaire du débiteur.

  • Les fonds sont bloqués pendant un délai légal (en général 8 jours) ;
  • À l’issue de ce délai, en l’absence de contestation, les sommes sont versées au parent créancier.

Cette procédure est utile lorsque le débiteur dispose d’économies ou de revenus ponctuels sur son compte bancaire.

3.5. Saisie-vente

Si le débiteur dispose de biens mobiliers (véhicule, bijoux, matériel de valeur, etc.), ceux-ci peuvent être saisis puis vendus aux enchères.

Le produit de la vente est ensuite affecté au recouvrement de la pension alimentaire impayée.

3.6. Recouvrement par l’ARIPA

L’Agence de Recouvrement des Impayés de Pensions Alimentaires (ARIPA), gérée par la CAF ou la MSA, intervient lorsque :

  • les procédures précédentes n’ont pas suffi ;
  • ou lorsque la mauvaise foi du débiteur est manifeste.

L’ARIPA peut :

  • négocier un échéancier en cas d’arriérés importants ;
  • mettre en œuvre des procédures de recouvrement public, en lien avec l’administration fiscale ;
  • verser une Allocation de Soutien Familial (ASF) au parent créancier, en attendant le recouvrement effectif, ce qui garantit un minimum de ressources pour l’enfant.

L’intervention de l’ARIPA est gratuite pour le parent créancier.

3.7. Recouvrement par le Trésor public

En dernier recours, le parent créancier peut solliciter le recouvrement par le Trésor public, c’est-à-dire par l’administration fiscale.

  • La demande est adressée au Procureur de la République du tribunal judiciaire du domicile du créancier ;
  • Elle doit démontrer que les autres procédures de recouvrement ont échoué.

Le Trésor public dispose de pouvoirs importants : gel des comptes, saisie de revenus… C’est un outil de pression considérable sur le débiteur récalcitrant.

4. Les sanctions pénales : le délit d’abandon de famille

Au-delà des procédures civiles, le non-paiement de la pension alimentaire est pénalement sanctionné au titre du délit d’abandon de famille.

4.1. Conditions de l’infraction

Le délit est caractérisé lorsque :

  • la pension alimentaire, une contribution, des subsides ou prestations dues au titre d’une obligation familiale ne sont pas payés (ou seulement partiellement) ;
  • pendant plus de deux mois consécutifs ;
  • sans paiement intégral durant cette période.

Le délai de deux mois court à partir de la première échéance impayée.

L’élément intentionnel repose sur :

  • la connaissance par le débiteur de son obligation de payer ;
  • l’absence de preuve par lui d’une impossibilité absolue de paiement.

Les difficultés financières ordinaires ne suffisent pas : le débiteur doit prouver que ses revenus sont tellement insuffisants qu’ils rendent impossible tout paiement, même partiel. La charge de la preuve lui incombe.

Chaque période d’inexécution constitue une infraction distincte. Un parent peut donc être poursuivi plusieurs fois pour des périodes différentes de non-paiement.

4.2. Sanctions encourues

Le délit d’abandon de famille est puni de :

  • 2 ans d’emprisonnement ;
  • 15 000 € d’amende.

Ces peines traduisent la gravité attachée au non-respect de l’obligation alimentaire.

4.3. Infractions connexes

Deux infractions connexes sont particulièrement importantes :

  • Non-notification de changement de domicile : le parent débiteur qui ne prévient pas le parent créancier ou l’ODPF de son changement d’adresse dans le délai d’un mois commet une infraction distincte, punie de 6 mois d’emprisonnement et 7 500 € d’amende ;
  • Organisation frauduleuse d’insolvabilité : le fait d’organiser ou d’aggraver volontairement son insolvabilité (par exemple en vendant des biens, en transférant ses revenus ou en démissionnant d’un emploi) pour ne pas pouvoir payer la pension peut être qualifié d’infraction autonome.

5. Le rôle du Procureur de la République

5.1. Saisine du Procureur

Le parent créancier peut saisir le Procureur de la République :

  • par dépôt de plainte dans un commissariat de police ou une brigade de gendarmerie ;
  • ou par une plainte écrite adressée par courrier recommandé au Procureur du tribunal judiciaire de son domicile.

La plainte doit idéalement comporter :

  • une copie du titre exécutoire (jugement, ordonnance, convention…) ;
  • des preuves du non-paiement (relevés bancaires, courriers restés sans réponse) ;
  • l’identification du débiteur et de son domicile ;
  • le calcul des arriérés.

5.2. Pouvoir d’appréciation du Procureur

Le Procureur n’est pas obligé de poursuivre. Il décide de l’opportunité des poursuites et peut :

  • classer l’affaire sans suite ;
  • proposer une mesure alternative (rappel à la loi, médiation…) ;
  • engager des poursuites devant le tribunal correctionnel.

En pratique, les poursuites sont souvent engagées contre :

  • des débiteurs de mauvaise foi ;
  • ou en cas d’impayés importants et réitérés.

En cas de poursuites, le Procureur représente la société et soutient l’accusation, notamment sur l’élément intentionnel (mauvaise foi, capacité de paiement).

5.3. Recours du parent créancier en cas d’inaction

Si l’affaire est classée sans suite, le parent créancier peut :

  • former un recours gracieux ou hiérarchique auprès du Procureur ou du Procureur général ;
  • saisir directement le tribunal correctionnel par citation directe, sans passer par le Parquet. Cette procédure est plus technique, mais permet de contourner le classement sans suite.

6. Les délais de prescription

6.1. Prescription civile des créances de pension alimentaire

Les arriérés de pension alimentaire se prescrivent en principe par 5 ans.

Le parent créancier peut donc recouvrer les pensions dues jusqu’à cinq ans en arrière, à compter de la date où chaque échéance aurait pu être réclamée.

La prescription peut être interrompue par :

  • une reconnaissance du débiteur (paiement partiel, écrit reconnaissant la dette) ;
  • un acte d’exécution forcée (saisie, procédure de paiement direct, demande de recouvrement).

Une simple demande amiable (appel, SMS, e-mail) ne suffit généralement pas.

Exemple : une pension due en janvier 2019 peut être réclamée jusqu’en janvier 2024. Si le débiteur fait un paiement partiel en décembre 2023 ou est assigné en justice, la prescription est interrompue et un nouveau délai de 5 ans commence à courir.

6.2. Prescription pénale du délit d’abandon de famille

L’action publique pour abandon de famille se prescrit par 6 ans.

Le délai court à compter du moment où l’infraction est consommée, c’est-à-dire à l’expiration du délai de deux mois de non-paiement.

Exemple : si un parent ne paie pas la pension de juin 2018 à décembre 2018, l’infraction est constituée en août 2018 (deux mois après juin) et se prescrit en août 2024.

7. Procédures judiciaires et modification de la pension

7.1. Procédures de recouvrement en cas de contestation

Si le parent débiteur :

  • conteste le montant de la pension ;
  • prétend l’avoir payée ;
  • ou soulève d’autres moyens de défense ;

le parent créancier peut saisir le tribunal judiciaire pour une action en recouvrement.

Les litiges relatifs à l’exécution et au recouvrement des pensions alimentaires relèvent exclusivement de la juridiction judiciaire.

Cette action peut être combinée avec une demande de modification de la pension si des circonstances nouvelles le justifient.

7.2. Modification de la pension alimentaire

Le parent créancier ou le parent débiteur peut demander la révision de la pension en cas de :

  • perte d’emploi ou réduction significative de revenus du débiteur ;
  • augmentation notable de ses revenus (justifiant une hausse de la pension) ;
  • changement important dans les besoins de l’enfant (maladie, handicap, scolarité…) ;
  • modification de la résidence ou du mode de garde (garde alternée, déménagement…).

Cette demande en révision est indépendante des recours en recouvrement : on peut à la fois réclamer les impayés et demander une adaptation pour l’avenir.

8. Impossibilité absolue de paiement et bonnes pratiques

8.1. L’impossibilité absolue de paiement

Le seul motif pouvant réellement exonérer un parent du paiement de la pension est l’impossibilité absolue de paiement, qui est interprétée strictement.

  • Une simple précarité, un chômage, une situation difficile ne suffisent pas.
  • L’impossibilité doit être totale et durable.

Exemple : un parent sans ressources, vivant uniquement du RSA minimal, peut difficilement être poursuivi pour abandon de famille, faute de capacité réelle de paiement. Mais même dans ce cas, il doit saisir le juge pour demander une réduction ou une suspension, et non rester inactif.

8.2. Bonnes pratiques pour le parent créancier

Pour maximiser l’efficacité des recours, il est conseillé de :

  • documenter tous les échanges (mails, messages, courriers, relances) ;
  • utiliser l’intermédiation de l’ODPF dès que possible pour bénéficier de la traçabilité et du suivi ;
  • envoyer une mise en demeure formelle en recommandé, précisant les montants des arriérés et un délai pour payer ;
  • saisir rapidement le Procureur en cas d’impayés persistants, sans attendre plusieurs années ;
  • engager une procédure de paiement direct, très efficace et ne nécessitant pas l’accord du débiteur ;
  • suivre régulièrement l’avancement du dossier auprès de l’ARIPA.

Conclusion

Le non-paiement de la pension alimentaire est combattu par un arsenal juridique particulièrement structuré, combinant :

  • recouvrement civil automatisé (intermédiation, paiement direct, saisies) ;
  • procédures judiciaires classiques ;
  • et répression pénale en cas d’abandon de famille.

L’objectif est clair : protéger l’enfant et rappeler que l’obligation alimentaire ne peut pas être ignorée, quels que soient les prétextes du débiteur.

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